sueur

” La sueur de mon front “, Claire-Luce Angouande Emande

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Tout commence une fin de mois de Juillet. Ces affiches qui arpentent les rues, les sites d’offre d’emploi et certains coins peu vertueux parviennent à moi. Sans expérience professionnelle et à la quête d’un CV plein dans mon univers d’étudiante, je décide de tenter ma chance.

Dans ce bureau composé de quelques tables et chaises en plus d’un personnel qui semble maîtriser le business de la rue je remplis quelques formalités avant de déposer mon dossier quasi vide. Quelques jours plus tard, le coup de fil de grâce :

“vous êtes attendues mercredi pour passer l’entretien”.

Le cœur veut exploser de joie, le cerveau multiplie déjà les équations des futures retombées salariales, l’esprit s’est déjà projeté au jour de l’entretien.

Ce fameux jour où toute une expérience démarre réellement arrive enfin. Vêtue de ma tenue d’apparat d’étudiante, je me dirige à nouveau dans les locaux de mon futur employeur. On croise les doigts. A l’entrée, l’affluence est perceptible. Demoiselles, femmes, jeunes hommes et hommes font foule dans cette pièce qui paraissait plus grande lors de la prise de contact. L’attente commence à se faire aussi longue que la foule présente et étouffante de chaleur. Difficile dire si le parfum de la sueur qui se dégageait des nombreux postulants était causée par la chaleur ou par la hargne de démarrer un boulot . Des conversations s’entament, des amitiés commencent à se lier, des rivalités naissent. Quand enfin le chargé du recrutement fait entrer les premières personnes.

Contre toute attente, aucune expérience n’est réellement demandée. Juste quelques renseignements pour juger de la moralité des postulants. Les cœurs battent tout de même. L’espoir salarial, d’une nouvelle vie pleine d’aventure se dessine à l’horizon. Le rêve camerounais.

Finalement, la majorité des personnes rencontrées le jour du casting est rappelée par l’équipe managériale. Après une brève présentation de l’entreprise, de “ses valeurs” et codes, de la tâche “facile” qui nous attend, du matériel que nous allons commercialiser en arpentant les rues de Douala, nous sommes répartis en équipe de vendeurs. Nous recevons ensuite des t-shirt, et quelques gadgets pour améliorer notre branding de vente et attirer d’avantage de clients. Tout semblait si bien organisé.

Premier jour dans les rues de Douala. Un soleil implacable pointe à l’horizon. Nous recevons nos téléphones portables et gadgets contre décharge. Direction le taxi avec le chef d’équipe. Ceci pour une destination guidée par l’objectif de vente de ce dernier.

Nous voici au marché du rail à bonaberi dans le 4ème arrondissement de la ville de Douala. Un point de repère est communiqué à toute l’équipe et chacun pouvait aller à la chasse aux clients. Dans la boue noire, entre les étales exposées sur le sol, face à ces hommes et femmes soit pousseur, sauveteur, bayam-sellam, vendeurs ambulants comme nous, il fallait trouver le verbe pour les convaincre et pousser surtout à l’acte d’achat. En plus du salaire de base promis, des commissions étaient prévues pour chaque vente. De quoi te faire humilier pour atteindre ton objectif. Ma première journée fût remplie de promesses non tenues par mes nombreux prospects.

Le lendemain, direction le marché de Ndogpassi toujours aussi encombré qu’aujourd’hui mais à la seule différence qu’il n’y avait pas encore de marché construit par la mairie du 3ème arrondissement. Le même verbe est engagé envers ces acteurs du marché. Parfois refoulée, parfois écoutée par pitié, parfois source de curiosité puis de rejet, tout un mélange qui ne devait aucunement pousser au découragement. Nous avions été coaché et les objectifs journaliers pesaient dans l’esprit. Finalement j’effectue deux ventes de téléphone et je reçois une promesse pour le lendemain. Le genre de journée qui vous fait oublier toute la frustration accumulée et renaître de l’espoir.

De marchés en marchés, de carrefour en carrefour, de secteurs inconnus à zones parfois dangereuses et ceci sur de longs kilomètres à parcourir à pied, sans même le réaliser, il fallait vendre. Surtout que dans votre équipe vous pouviez avoir une qui vendait 10 téléphones par jour. La success story de l’équipe qui frustre ses co-équipiers.

La rue et ses déboires commençaient à faire un et on s’y habituait peu à peu. Sous le soleil, sous la pluie, le teint qui s’assombrie, la famille qui commence à s’inquiéter suite à la perte de poids, il fallait d’abord vendre au-delà de tout ceci. L’incident qui vous marque entre vos ventes, vos invendus et les intempéries, c’est ces clients qui veulent une partie de jambes en l’air en échange d’un téléphone acheté. Il vous veut avec le téléphone au prix d’un téléphone. Il vous faut faire preuve de beaucoup de retenue, de tact, et d’un verbe insoupçonné pour convaincre Monsieur le pervers d’acheter uniquement le téléphone. Et malgré tout le dégoût qui peut traverser votre esprit, cet acte d’achat sans aucune autre contrepartie vous donne une certaine satisfaction personnelle.

Voici enfin arrivé le jour de la paie. Ce fameux jour qui a été renvoyé à plusieurs reprises, arrive enfin après un sit-in organisé par tous les vendeurs de téléphone de rue. Toute une journée à attendre Monsieur le patron. Il pointe finalement son corps et son esprit aux environs de 20H. Le calme s’installe. Les chefs d’équipe font les comptes, les premiers heureux élus prennent les marches du salut pour percevoir leur salaire. Seulement les mines sont plus serrées à la sortie du bureau de paie qu’à l’entrée. Que se passe-t-il ? Personne n’a la force de parler. Ils sortent et s’en vont sans dire au-revoir. Il a fallu que la best-seller du mois lève d’un ton pour que l’assemblée réalise dans quel piège on était tous entrés comme des moutons et sans garantie. Nous apprenons à ce moment qu’aucun salaire de base n’est payé mais uniquement les primes de vente. Le choc, quand on a dressé des projets avec le salaire en plus des primes. Nous connaissions déjà nos sorts même si nous avions espoir que par cas la mauvaise nouvelle pouvait changer de version. Mais hélas, le sort fut le même pour tous, et c’était également la fin de l’aventure de nombreuses frustrations non rémunérées.

La rue, cet univers difficile à apprivoiser, cela mérite bien un clap d’encouragement pour tous ces travailleurs de rues qui nourrissent femmes, enfants et famille. Si la mésaventure fut difficile à avaler pour nous vendeurs de rue, le climat d’exploitation de l’homme par l’homme n’est pas très différent dans de nombreux bureaux climatisés et même ventilés du Cameroun. Nous nous faisons exploiter par ignorance ? Parce que nous n’avons pas une meilleure possibilité ? Parce que rien n’est régulé dans de nombreux secteurs d’activités ? La réponse risque peiner à éclore parce que chacun tentera sûrement de faire paraître ce qui n’est pas aux yeux des autres et mourir en silence.

Claire-Luce Angouande Emande




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